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le pékane
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Les mutations du pékane, un genre littéraire du Fouta-Tôro.
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Comme les autres régions d’Afrique noire le Fouta-Tôro, entité territoriale à cheval entre la Mauritanie et le Sénégal, constitue un espace où la littérature traditionnelle repose essentiellement sur l’oralité. La société poulâr de cette région est très stratifiée. La plupart des castes ou catégories sociales qui la composent vont développer des formes littéraire spécifiques. Ainsi à coté des genres tels que le conte, les proverbes ou les devinettes communs à l’ensemble de la communauté, on trouve des manifestations littéraires qui sont propres à chacune des castes qui les produisent. Les pêcheurs sont l’une de ces divisions sociales et le pékane leur expression littéraire.
Le pékane est aux pêcheurs ce que le fantang est aux pasteurs, le dilléré aux tisserands et le goumbala aux guerriers c'est-à-dire un moyen pour exprimer l’identité intrinsèque du groupe social concerné.
Le pékane est né des rapports que les pêcheurs entretiennent avec l’eau et leur métier. C’est un ensemble de chants ayant trait à tout ce qui touche à la corporation et mettant en avant la prééminence des pêcheurs au fleuve. Une opinion, très répandue chez les poulâr, lui attribue une origine ésotérique. Les chants du pékane ne s’accompagnent d’aucun instrument de musique. Le chanteur, pour séduire son auditoire, avant tout compter sur sa voix. Le genre a eu de nombreux interprêtes mais il connut ses lettres de noblesse avec Guêllaye Ali Fall. Guêllaye était un véritable poète à la voix extraordinaire et un excellent connaisseur du domaine du fleuve. Il est parvenu grâce à son talent, à propulsé le genre bien au-delà du cadre fermé des pêcheurs. Tène Youssouf Guèye, un écrivain mauritanien, a écrit à son sujet : « On jurerait que cet homme est sorti tout droit du fleuve, tant il en connaît la topographie et le relief internes : de Saint-Louis à Bakel, pas un pouce du lit du Sénégal qui ne soit pas décrit et chanté quand il a été le théâtre d’un drame ».
Le pékane est étroitement lié à la vie et à l’activité des pêcheurs. Pour ces derniers, le genre n’était guere considéré comme de simples chants mais comme tout un monde spirituel où l’on évoque la puissance des divinités fluviales telle Diom mâyo et autres bêtes fabuleuses.
Si l’Islam a su tant bien que mal venir à bout de ces croyances, le pékane n’a réellement commencer à perdre de sa vigueur et de sa vitalité qu’avec la dégradation des conditions climatiques au Fouta-Tôro entrainant ainsi la disparition de la faune et de la flore fluviales. Avec la disparition du plus grand chanteur de pékane de tous les temps, en l’occurrence Guêllaye, le genre des pêcheurs semble avoir achevé son développement et pris sa forme définitive.
Avant d’en venir au pékane tel qu’il se présente aujourdhui, nous nous prosons de dégager d’abord les caractéristiques générales du genre ensuite de montrer les conditions dénonciations qui étaient les siennes dans les temps.
PRENTATION DU PEKANE
Le pékane est un genre littéraire qui appartient à la caste socioprofessionnelle des soubalbé ou pêcheurs peuls du Fouta-Tôro( territoire qui correspond en gros au sud de la Mauritanie et au nord du Sénégal). Les peuls dans cette région sont appelés aussi les hâlpoulâr-en. A l’instar de toutes les autres régions du continent noir, le Fouta-Tôro est un espace où traditionnellement, la littérature est entièrement orale.
La société peule étant très stratifiée, chaque catégorie ou groupe social va développer une forme littéraire spécifique. Les Soubalbé sont donc l’une de ces divisions sociales et le pékane leur expression littéraire. Le pékane est aux Soulbalbé ce que le fantang est aux pasteurs et le goumbala aux guerriers sebbe, c’est-à-dire un moyen d’exprimer l’identité intrinsèque respective de chaque groupe.
Selon une opinion très répandue chez les halpoulâr-en, le pékane serait une récompense décernée par la femme d’une divinité fluviale à un nommé Demba Dieye. Celui-ci aurait surpris cet être étrange entrain de chanter. Doucement il se serait approché de la femme pour mieux entendre ce chant merveilleux. Quelques instants après, s’apercevant que la femme était sommeilleuse, Demba Dieye en aurait profiter pour lui dérober la clochette avec laquelle elle servait pour accompagner son chant. Aussitôt, elle aurait appelé Demba Dieye par son propre nom en lui priant de bien vouloir lui rendre son instrument en lui proposant en échange de lui donner tout ce qu’il voudrait. Demba lui aurait signifié qu’il ne voudrait que la chanson qu’il venait d’entendre. Lorsque la femme reprit sa clochette, elle aurait tenu promesse en enseignant à l’homme la chanson. Celle-ci aurait pour nom : pékane. La femme lui aurait autorisé d’en tirer profit lui et toute sa descendance.
S’il est toujours possible de contester cette origine ésotérique du pékane, il est cependant certain que c’était à la famille Dieye seulement qu’il revenait le droit de le chanter.
Le pékane est un ensemble de poèmes qui mettent en valeur le Thioubalâgou, manière d’être des pêcheurs et tout ce qui a trait au fleuve. Ils sont chantés et ne s’accompagnent d’aucun instrument de musique. C’est pourquoi le chanteur de pékane doit nécessairement avoir une belle voix.
L’observation des chants du genre montre qu’ils sont constitués :
-De récits : Ce sont de longues narrations aux allures héroïques qui mettent en scène les rapports conflictuels, souvent dramatiques entre d’une part les pêcheurs et d’autre par les bêtes fluviales comme le crocodile et l’hippopotame, les génies (djinns) et les mauvais esprits (cheytanes). Les textes peuvent s’ouvrir aussi à d’autres thèmes de la vie mais généralement ceux-ci ne servent que de prétexte pour montrer la prééminence des soulbalbé au fleuve. Dans le cadre de notre mémoire de DREA intitulé : Définition de l’épopée corporative, le cas de pékane, nous avons pu relever de ces récits un certain nombre de traits qui justifieraient leur appartenance au genre épique et ce malgré l’absence de l’accompagnement musical considéré par certains théoriciens comme une caractéristique définitoire de l’épopée. Dans les récits du pékane, les principaux antagonistes de l’homme que sont l’hippopotame et le crocodile peuvent changer d’appellations d’une histoire à une autre mais ils n’apparaissent jamais comme des animaux ordinaires. Leurs sciences occultes rivalisent même avec celles des hommes.
-De « tiefi » ou formules magiques : Elles représentent la principale arme chez les soubalbé. Ils l’utilisent aussi bien pour se prémunir et se défendre contre toute sorte de dangers que pour attaquer leurs ennemis. On ne peut parler de pékane sans apostrophes incantatoires. Elles sont en quelque sorte des ornements nécessaires qu’un spectateur initié ou le chanteur lui-même déclament par moments au cours des soirées de pékane. Les pêcheurs se livrent à une espèce de concurrence où le vainqueur sera celui qui aura récité le plus grand nombre de formules magiques. Ces incantations sont constituées en bonne partie d’éléments complètement inintelligibles ce qui tendrait accréditer l’origine ésotérique qu’on leur attribue.
-De « diaràle »ou poésie descriptive : Elle occupe une bonne partie du genre. Les descriptions sont d’une grande beauté et d’une haute précision. Elles peuvent toucher à tout : les thiambalôdji (l’ensemble des villages des pêcheurs), les différents phénomènes fluviaux, la faune et la flore aquatiques, les harpons et leurs mouvements, les cours d’eaux…
-Des « askôdji » ou généalogies : Il s’agit de l’évocation de la filiation d’un individu ou d’une famille qui, soit ont réussi par leur courage ou leur savoir à se distinguer entre les pêcheurs ; soit ont eu à faire un geste à l’endroit du chanteur. De manière générale un bon chanteur est doublé d’un généalogiste puisqu’il se complait lors des soirées qu’il organise, à répondre aux apostrophes incantatoires par l’établissement des arbres généalogiques de leurs auteurs. Mais ce qui est quand même plus fréquent c’est que le spectateur dresse lui-même sa filiation aussi bien du côté paternel que du côté maternel avant de réciter sa ou ses formules magiques.
Traditionnellement, le chanteur du pékane est sollicité à chaque fois que se produit un événement important donnant lieu à l’exaltation du thioubalâgou notamment à l’occasion du fîfîré , du lappéré ou des cérémonies d’intronisation ou encore lors des tournées que le chanteur effectue le long des villages des pêcheurs.
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- le fîfîré : Il constitue à coup sûr l’événement le plus important et le plus enthousiasmant que les pêcheurs connaissent. Il a lieu lorsque les pêcheurs d’un bon nombres de villages se réunissent et se mettent d’accord pour chasser les grands crocodiles mangeurs d’hommess d’une zone donnée parce qu’il en constituent un danger pour les animaux et les populations environnants. Ces retrouvailles sont l’occasion pour les uns de se faire un nom et pour les autres de se confirmer une réputation.
A côté du combat officiel entre les hommes et les crocodiles mangeurs-d’hommes, les pêcheurs se livrent secrètement à des joutes incantatoires. Chacun cherchant à mettre en déroute les stratagèmes de l’autre. Néanmoins à la fin de la chasse tout le monde viendra féliciter les pêcheurs les plus méritants, ceux qui auront fait preuve de plus d’adresse et de courage. Pour donner du courage au combattants, une soirée pékane est organisée la veille dans le village hôte.
-Le lappéré : A la différence du fifîre qui se fait au fleuve, le lappéré lui, s’effectue dans une mare et est généralement organisé par les pêcheurs d’un même village. Le lappéré n’atteint certes pas les dimensions du fîfîre au point de vue de la mobilisation qu’il engendre mais il n’en est pas moins dangereux. Dans les temps, il avait lieu chaque année après le retrait des eaux de crue. Les points d’eaux laissés par la décrue se trouvaient infestés de crocodiles. La chasse se faisait à pieds. Là encore une soirée de pékane est organisée à la veille de l’événement. Il faut noter que le lappéré se soldait souvent par de graves morsures ou même par de morts d’hommes.
- Piloungal cérémonie d’intronisation : On entendait les chants de pékane lors des cérémonies d’intronisation des grands maître pêcheurs. Ces célébrations faisaient objet de grandes fêtes réunissant beaucoup de personnes venues de plusieurs villages ; les festivités pouvaient durer plusieurs jours. On pouvait assister aussi à de belles courses de pirogues.
-Les lappi ou tournées. Pour qu’un chanteur de pékane obtienne sa consécration, il lui fallait nécessairement effectuer au moins une tournée sur le long du fleuve. A chaque localité visitée, il faisait l’objet de tous les honneurs, comme en témoignent les dix-huit bœufs égorgés en l’honneur de cuêlaye, le plus grand chanteur du pékane de tous les temps, lors de son passage à Kaedi (une ville au sud de la Mauritanie). Le chanteur pouvait rester pendant de longs jours dans le même village car chaque classe d’âge voudrait pouvoir s’enorgueillir de l’avoir invité.
Ce serait rester à côté de l’essentiel que de parler du pékane sans parler justement de Guêllaye et vice versa. Cet homme a incarné, à lui tout seul, le genre des pêcheurs si bien qu’aujourd’hui la quasi-totalité des chants du pékane est son œuvre exclusive. Les autres chanteurs ne font pour la plupart du temps que reprendre son œuvre. C’est grâce à Guêllaye et à l’enregistrement de son œuvre sur cassette que les chants de cette forme littéraire ont dépassé le cadre fermé des pêcheurs pour être connus et aimés de tous les hâlpoulâren, toutes catégories sociales confondues. Guèllaye est arrivé par son génie à élever au rang de récits épiques, des histoires tirées de la mémoire collective des pêcheurs. Guèllaye est aussi un poète, à part entière. Au Fonta-Tôro, il n’y a pas un village de pêcheur ou un cours d’eau qu’il n’a pas décrit, nommé et chanté. Il a été et il reste incontournable pour des chants que la tradition lui interdisait pourtant.
Guèllaye était de la famille Fall et non Dieye, de ce fait il n’avait pas le droit de chanter le pékane. Nous avons vu plus haut que c’étaient seulement les membres de la famille Dieye qui pouvaient être chanteurs de pékane. Ces derniers étaient considérés comme les griots des pêcheurs. C’est ce qui explique donc tous les problèmes que Guèllaye a eu avec les Dieye, au début de sa carrière.
Il serait difficile de parler du pékane avant Guèllaye non pas parce qu’il n’existait pas, loin de là, mais simplement parce que des informations concernant le genre seraient introuvables. Toujours est-il que quelques vieilles personnes peuvent encore citer quelques noms de grands chanteurs de pékane que l’histoire a retenu mais pas la moindre précision sur leurs oeuvres.
Guèllaye est décédé depuis 1971 mais l’ensemble de ses chants, nous dit-on, seraient enregistrés sur cassette. Cela a certes une grande incidence sur la propagation et le rayonnement de l’œuvre du chanteur poète mais cela n’explique pas tout le succès qui est le sien auprès du public poulârophone.
L’analyse que nous comptons faire sur le répertoire de cet auteur nous permettra, nous l’espérons, de mieux comprendre les « secrets » et l’originalité de son œuvre.
Actuellement, avec les mutations qu’a connu la société poulâr, le pékane change à la fois de nature et de signification. Cette forme littéraire se mercantilise. En effet, il est beaucoup plus facile de trouver un chanteur de pékane dans les cités que de le voir dans un village au bord du fleuve. En plus des soirées urbaines qu’animent les chanteurs de pékane, tous regroupements peuvent être une occasion de chanter et de se faire de l’argent. On n’a plus besoin d’être pêcheur pour mériter ces chants.
Au niveau thématique, les nouveaux chanteurs prennent assez de liberté. Certains y abordent des problèmes purement politiques comme par exemple les louanges des relations entre les gouvernements mauritanien et sénégalais. C’est sans doute ce qui fait répéter beaucoup de pêcheurs que « le pékane d’aujourd’hui n’est pas du pékane ».
Ce qui est connu du genre ne disparaîtra pas (grâce aux enregistrements) mais risque bien de ne pas connaître de développement.
Le pékane ne joue plus aucun rôle sauf peut-être celui de souvenir du passé pour ceux qui avaient eu à être témoins de ses heures de gloire. Et après la disparition de ces quelques individus on lui craint bien d’être classé définitivement dans les archives des civilisations passées. Devant ce problème, il appartiendrait aux chercheurs par leurs études du genre, d’en faire ressortir une matière nouvelle susceptible d’intéresser les jeunes générations afin de donner une seconde vie à ce trésor.
Les mutations du pékane, un genre littéraire du Fouta-Tôro.
Comme les autres régions d’Afrique noire le Fouta-Tôro, entité territoriale à cheval entre la Mauritanie et le Sénégal, constitue un espace où la littérature traditionnelle repose essentiellement sur l’oralité. La société poulâr de cette région est très stratifiée. La plupart des castes ou catégories sociales qui la composent vont développer des formes littéraire spécifiques. Ainsi à coté des genres tels que le conte, les proverbes ou les devinettes communs à l’ensemble de la communauté, on trouve des manifestations littéraires qui sont propres à chacune des castes qui les produisent. Les pêcheurs sont l’une de ces divisions sociales et le pékane leur expression littéraire.
Le pékane est aux pêcheurs ce que le fantang est aux pasteurs, le dilléré aux tisserands et le goumbala aux guerriers c'est-à-dire un moyen pour exprimer l’identité intrinsèque du groupe social concerné.
Le pékane est né des rapports que les pêcheurs entretiennent avec l’eau et leur métier. C’est un ensemble de chants ayant trait à tout ce qui touche à la corporation et mettant en avant la prééminence des pêcheurs au fleuve. Une opinion, très répandue chez les poulâr, lui attribue une origine ésotérique. Les chants du pékane ne s’accompagnent d’aucun instrument de musique. Le chanteur, pour séduire son auditoire, avant tout compter sur sa voix. Le genre a eu de nombreux interprêtes mais il connut ses lettres de noblesse avec Guêllaye Ali Fall. Guêllaye était un véritable poète à la voix extraordinaire et un excellent connaisseur du domaine du fleuve. Il est parvenu grâce à son talent, à propulsé le genre bien au-delà du cadre fermé des pêcheurs. Tène Youssouf Guèye, un écrivain mauritanien, a écrit à son sujet : « On jurerait que cet homme est sorti tout droit du fleuve, tant il en connaît la topographie et le relief internes : de Saint-Louis à Bakel, pas un pouce du lit du Sénégal qui ne soit pas décrit et chanté quand il a été le théâtre d’un drame ».
Le pékane est étroitement lié à la vie et à l’activité des pêcheurs. Pour ces derniers, le genre n’était guere considéré comme de simples chants mais comme tout un monde spirituel où l’on évoque la puissance des divinités fluviales telle Diom mâyo et autres bêtes fabuleuses.
Si l’Islam a su tant bien que mal venir à bout de ces croyances, le pékane n’a réellement commencer à perdre de sa vigueur et de sa vitalité qu’avec la dégradation des conditions climatiques au Fouta-Tôro entrainant ainsi la disparition de la faune et de la flore fluviales. Avec la disparition du plus grand chanteur de pékane de tous les temps, en l’occurrence Guêllaye, le genre des pêcheurs semble avoir achevé son développement et pris sa forme définitive.
Avant d’en venir au pékane tel qu’il se présente aujourdhui, nous nous prosons de dégager d’abord les caractéristiques générales du genre ensuite de montrer les conditions dénonciations qui étaient les siennes dans les temps.
PRENTATION DU PEKANE
Le pékane est un genre littéraire qui appartient à la caste socioprofessionnelle des soubalbé ou pêcheurs peuls du Fouta-Tôro( territoire qui correspond en gros au sud de la Mauritanie et au nord du Sénégal). Les peuls dans cette région sont appelés aussi les hâlpoulâr-en. A l’instar de toutes les autres régions du continent noir, le Fouta-Tôro est un espace où traditionnellement, la littérature est entièrement orale.
La société peule étant très stratifiée, chaque catégorie ou groupe social va développer une forme littéraire spécifique. Les Soubalbé sont donc l’une de ces divisions sociales et le pékane leur expression littéraire. Le pékane est aux Soulbalbé ce que le fantang est aux pasteurs et le goumbala aux guerriers sebbe, c’est-à-dire un moyen d’exprimer l’identité intrinsèque respective de chaque groupe.
Selon une opinion très répandue chez les halpoulâr-en, le pékane serait une récompense décernée par la femme d’une divinité fluviale à un nommé Demba Dieye. Celui-ci aurait surpris cet être étrange entrain de chanter. Doucement il se serait approché de la femme pour mieux entendre ce chant merveilleux. Quelques instants après, s’apercevant que la femme était sommeilleuse, Demba Dieye en aurait profiter pour lui dérober la clochette avec laquelle elle servait pour accompagner son chant. Aussitôt, elle aurait appelé Demba Dieye par son propre nom en lui priant de bien vouloir lui rendre son instrument en lui proposant en échange de lui donner tout ce qu’il voudrait. Demba lui aurait signifié qu’il ne voudrait que la chanson qu’il venait d’entendre. Lorsque la femme reprit sa clochette, elle aurait tenu promesse en enseignant à l’homme la chanson. Celle-ci aurait pour nom : pékane. La femme lui aurait autorisé d’en tirer profit lui et toute sa descendance.
S’il est toujours possible de contester cette origine ésotérique du pékane, il est cependant certain que c’était à la famille Dieye seulement qu’il revenait le droit de le chanter.
Le pékane est un ensemble de poèmes qui mettent en valeur le Thioubalâgou, manière d’être des pêcheurs et tout ce qui a trait au fleuve. Ils sont chantés et ne s’accompagnent d’aucun instrument de musique. C’est pourquoi le chanteur de pékane doit nécessairement avoir une belle voix.
L’observation des chants du genre montre qu’ils sont constitués :
-De récits : Ce sont de longues narrations aux allures héroïques qui mettent en scène les rapports conflictuels, souvent dramatiques entre d’une part les pêcheurs et d’autre par les bêtes fluviales comme le crocodile et l’hippopotame, les génies (djinns) et les mauvais esprits (cheytanes). Les textes peuvent s’ouvrir aussi à d’autres thèmes de la vie mais généralement ceux-ci ne servent que de prétexte pour montrer la prééminence des soulbalbé au fleuve. Dans le cadre de notre mémoire de DREA intitulé : Définition de l’épopée corporative, le cas de pékane, nous avons pu relever de ces récits un certain nombre de traits qui justifieraient leur appartenance au genre épique et ce malgré l’absence de l’accompagnement musical considéré par certains théoriciens comme une caractéristique définitoire de l’épopée. Dans les récits du pékane, les principaux antagonistes de l’homme que sont l’hippopotame et le crocodile peuvent changer d’appellations d’une histoire à une autre mais ils n’apparaissent jamais comme des animaux ordinaires. Leurs sciences occultes rivalisent même avec celles des hommes.
-De « tiefi » ou formules magiques : Elles représentent la principale arme chez les soubalbé. Ils l’utilisent aussi bien pour se prémunir et se défendre contre toute sorte de dangers que pour attaquer leurs ennemis. On ne peut parler de pékane sans apostrophes incantatoires. Elles sont en quelque sorte des ornements nécessaires qu’un spectateur initié ou le chanteur lui-même déclament par moments au cours des soirées de pékane. Les pêcheurs se livrent à une espèce de concurrence où le vainqueur sera celui qui aura récité le plus grand nombre de formules magiques. Ces incantations sont constituées en bonne partie d’éléments complètement inintelligibles ce qui tendrait accréditer l’origine ésotérique qu’on leur attribue.
-De « diaràle »ou poésie descriptive : Elle occupe une bonne partie du genre. Les descriptions sont d’une grande beauté et d’une haute précision. Elles peuvent toucher à tout : les thiambalôdji (l’ensemble des villages des pêcheurs), les différents phénomènes fluviaux, la faune et la flore aquatiques, les harpons et leurs mouvements, les cours d’eaux…
-Des « askôdji » ou généalogies : Il s’agit de l’évocation de la filiation d’un individu ou d’une famille qui, soit ont réussi par leur courage ou leur savoir à se distinguer entre les pêcheurs ; soit ont eu à faire un geste à l’endroit du chanteur. De manière générale un bon chanteur est doublé d’un généalogiste puisqu’il se complait lors des soirées qu’il organise, à répondre aux apostrophes incantatoires par l’établissement des arbres généalogiques de leurs auteurs. Mais ce qui est quand même plus fréquent c’est que le spectateur dresse lui-même sa filiation aussi bien du côté paternel que du côté maternel avant de réciter sa ou ses formules magiques.
Traditionnellement, le chanteur du pékane est sollicité à chaque fois que se produit un événement important donnant lieu à l’exaltation du thioubalâgou notamment à l’occasion du fîfîré , du lappéré ou des cérémonies d’intronisation ou encore lors des tournées que le chanteur effectue le long des villages des pêcheurs.
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- le fîfîré : Il constitue à coup sûr l’événement le plus important et le plus enthousiasmant que les pêcheurs connaissent. Il a lieu lorsque les pêcheurs d’un bon nombres de villages se réunissent et se mettent d’accord pour chasser les grands crocodiles mangeurs d’hommess d’une zone donnée parce qu’il en constituent un danger pour les animaux et les populations environnants. Ces retrouvailles sont l’occasion pour les uns de se faire un nom et pour les autres de se confirmer une réputation.
A côté du combat officiel entre les hommes et les crocodiles mangeurs-d’hommes, les pêcheurs se livrent secrètement à des joutes incantatoires. Chacun cherchant à mettre en déroute les stratagèmes de l’autre. Néanmoins à la fin de la chasse tout le monde viendra féliciter les pêcheurs les plus méritants, ceux qui auront fait preuve de plus d’adresse et de courage. Pour donner du courage au combattants, une soirée pékane est organisée la veille dans le village hôte.
-Le lappéré : A la différence du fifîre qui se fait au fleuve, le lappéré lui, s’effectue dans une mare et est généralement organisé par les pêcheurs d’un même village. Le lappéré n’atteint certes pas les dimensions du fîfîre au point de vue de la mobilisation qu’il engendre mais il n’en est pas moins dangereux. Dans les temps, il avait lieu chaque année après le retrait des eaux de crue. Les points d’eaux laissés par la décrue se trouvaient infestés de crocodiles. La chasse se faisait à pieds. Là encore une soirée de pékane est organisée à la veille de l’événement. Il faut noter que le lappéré se soldait souvent par de graves morsures ou même par de morts d’hommes.
- Piloungal cérémonie d’intronisation : On entendait les chants de pékane lors des cérémonies d’intronisation des grands maître pêcheurs. Ces célébrations faisaient objet de grandes fêtes réunissant beaucoup de personnes venues de plusieurs villages ; les festivités pouvaient durer plusieurs jours. On pouvait assister aussi à de belles courses de pirogues.
-Les lappi ou tournées. Pour qu’un chanteur de pékane obtienne sa consécration, il lui fallait nécessairement effectuer au moins une tournée sur le long du fleuve. A chaque localité visitée, il faisait l’objet de tous les honneurs, comme en témoignent les dix-huit bœufs égorgés en l’honneur de cuêlaye, le plus grand chanteur du pékane de tous les temps, lors de son passage à Kaedi (une ville au sud de la Mauritanie). Le chanteur pouvait rester pendant de longs jours dans le même village car chaque classe d’âge voudrait pouvoir s’enorgueillir de l’avoir invité.
Ce serait rester à côté de l’essentiel que de parler du pékane sans parler justement de Guêllaye et vice versa. Cet homme a incarné, à lui tout seul, le genre des pêcheurs si bien qu’aujourd’hui la quasi-totalité des chants du pékane est son œuvre exclusive. Les autres chanteurs ne font pour la plupart du temps que reprendre son œuvre. C’est grâce à Guêllaye et à l’enregistrement de son œuvre sur cassette que les chants de cette forme littéraire ont dépassé le cadre fermé des pêcheurs pour être connus et aimés de tous les hâlpoulâren, toutes catégories sociales confondues. Guèllaye est arrivé par son génie à élever au rang de récits épiques, des histoires tirées de la mémoire collective des pêcheurs. Guèllaye est aussi un poète, à part entière. Au Fonta-Tôro, il n’y a pas un village de pêcheur ou un cours d’eau qu’il n’a pas décrit, nommé et chanté. Il a été et il reste incontournable pour des chants que la tradition lui interdisait pourtant.
Guèllaye était de la famille Fall et non Dieye, de ce fait il n’avait pas le droit de chanter le pékane. Nous avons vu plus haut que c’étaient seulement les membres de la famille Dieye qui pouvaient être chanteurs de pékane. Ces derniers étaient considérés comme les griots des pêcheurs. C’est ce qui explique donc tous les problèmes que Guèllaye a eu avec les Dieye, au début de sa carrière.
Il serait difficile de parler du pékane avant Guèllaye non pas parce qu’il n’existait pas, loin de là, mais simplement parce que des informations concernant le genre seraient introuvables. Toujours est-il que quelques vieilles personnes peuvent encore citer quelques noms de grands chanteurs de pékane que l’histoire a retenu mais pas la moindre précision sur leurs oeuvres.
Guèllaye est décédé depuis 1971 mais l’ensemble de ses chants, nous dit-on, seraient enregistrés sur cassette. Cela a certes une grande incidence sur la propagation et le rayonnement de l’œuvre du chanteur poète mais cela n’explique pas tout le succès qui est le sien auprès du public poulârophone.
L’analyse que nous comptons faire sur le répertoire de cet auteur nous permettra, nous l’espérons, de mieux comprendre les « secrets » et l’originalité de son œuvre.
Actuellement, avec les mutations qu’a connu la société poulâr, le pékane change à la fois de nature et de signification. Cette forme littéraire se mercantilise. En effet, il est beaucoup plus facile de trouver un chanteur de pékane dans les cités que de le voir dans un village au bord du fleuve. En plus des soirées urbaines qu’animent les chanteurs de pékane, tous regroupements peuvent être une occasion de chanter et de se faire de l’argent. On n’a plus besoin d’être pêcheur pour mériter ces chants.
Au niveau thématique, les nouveaux chanteurs prennent assez de liberté. Certains y abordent des problèmes purement politiques comme par exemple les louanges des relations entre les gouvernements mauritanien et sénégalais. C’est sans doute ce qui fait répéter beaucoup de pêcheurs que « le pékane d’aujourd’hui n’est pas du pékane ».
Ce qui est connu du genre ne disparaîtra pas (grâce aux enregistrements) mais risque bien de ne pas connaître de développement.
Le pékane ne joue plus aucun rôle sauf peut-être celui de souvenir du passé pour ceux qui avaient eu à être témoins de ses heures de gloire. Et après la disparition de ces quelques individus on lui craint bien d’être classé définitivement dans les archives des civilisations passées. Devant ce problème, il appartiendrait aux chercheurs par leurs études du genre, d’en faire ressortir une matière nouvelle susceptible d’intéresser les jeunes générations afin de donner une seconde vie à ce trésor.
Les mutations du pékane, un genre littéraire du Fouta-Tôro.
Comme les autres régions d’Afrique noire le Fouta-Tôro, entité territoriale à cheval entre la Mauritanie et le Sénégal, constitue un espace où la littérature traditionnelle repose essentiellement sur l’oralité. La société poulâr de cette région est très stratifiée. La plupart des castes ou catégories sociales qui la composent vont développer des formes littéraire spécifiques. Ainsi à coté des genres tels que le conte, les proverbes ou les devinettes communs à l’ensemble de la communauté, on trouve des manifestations littéraires qui sont propres à chacune des castes qui les produisent. Les pêcheurs sont l’une de ces divisions sociales et le pékane leur expression littéraire.
Le pékane est aux pêcheurs ce que le fantang est aux pasteurs, le dilléré aux tisserands et le goumbala aux guerriers c'est-à-dire un moyen pour exprimer l’identité intrinsèque du groupe social concerné.
Le pékane est né des rapports que les pêcheurs entretiennent avec l’eau et leur métier. C’est un ensemble de chants ayant trait à tout ce qui touche à la corporation et mettant en avant la prééminence des pêcheurs au fleuve. Une opinion, très répandue chez les poulâr, lui attribue une origine ésotérique. Les chants du pékane ne s’accompagnent d’aucun instrument de musique. Le chanteur, pour séduire son auditoire, avant tout compter sur sa voix. Le genre a eu de nombreux interprêtes mais il connut ses lettres de noblesse avec Guêllaye Ali Fall. Guêllaye était un véritable poète à la voix extraordinaire et un excellent connaisseur du domaine du fleuve. Il est parvenu grâce à son talent, à propulsé le genre bien au-delà du cadre fermé des pêcheurs. Tène Youssouf Guèye, un écrivain mauritanien, a écrit à son sujet : « On jurerait que cet homme est sorti tout droit du fleuve, tant il en connaît la topographie et le relief internes : de Saint-Louis à Bakel, pas un pouce du lit du Sénégal qui ne soit pas décrit et chanté quand il a été le théâtre d’un drame ».
Le pékane est étroitement lié à la vie et à l’activité des pêcheurs. Pour ces derniers, le genre n’était guere considéré comme de simples chants mais comme tout un monde spirituel où l’on évoque la puissance des divinités fluviales telle Diom mâyo et autres bêtes fabuleuses.
Si l’Islam a su tant bien que mal venir à bout de ces croyances, le pékane n’a réellement commencer à perdre de sa vigueur et de sa vitalité qu’avec la dégradation des conditions climatiques au Fouta-Tôro entrainant ainsi la disparition de la faune et de la flore fluviales. Avec la disparition du plus grand chanteur de pékane de tous les temps, en l’occurrence Guêllaye, le genre des pêcheurs semble avoir achevé son développement et pris sa forme définitive.
Avant d’en venir au pékane tel qu’il se présente aujourdhui, nous nous prosons de dégager d’abord les caractéristiques générales du genre ensuite de montrer les conditions dénonciations qui étaient les siennes dans les temps.
PRENTATION DU PEKANE
Le pékane est un genre littéraire qui appartient à la caste socioprofessionnelle des soubalbé ou pêcheurs peuls du Fouta-Tôro( territoire qui correspond en gros au sud de la Mauritanie et au nord du Sénégal). Les peuls dans cette région sont appelés aussi les hâlpoulâr-en. A l’instar de toutes les autres régions du continent noir, le Fouta-Tôro est un espace où traditionnellement, la littérature est entièrement orale.
La société peule étant très stratifiée, chaque catégorie ou groupe social va développer une forme littéraire spécifique. Les Soubalbé sont donc l’une de ces divisions sociales et le pékane leur expression littéraire. Le pékane est aux Soulbalbé ce que le fantang est aux pasteurs et le goumbala aux guerriers sebbe, c’est-à-dire un moyen d’exprimer l’identité intrinsèque respective de chaque groupe.
Selon une opinion très répandue chez les halpoulâr-en, le pékane serait une récompense décernée par la femme d’une divinité fluviale à un nommé Demba Dieye. Celui-ci aurait surpris cet être étrange entrain de chanter. Doucement il se serait approché de la femme pour mieux entendre ce chant merveilleux. Quelques instants après, s’apercevant que la femme était sommeilleuse, Demba Dieye en aurait profiter pour lui dérober la clochette avec laquelle elle servait pour accompagner son chant. Aussitôt, elle aurait appelé Demba Dieye par son propre nom en lui priant de bien vouloir lui rendre son instrument en lui proposant en échange de lui donner tout ce qu’il voudrait. Demba lui aurait signifié qu’il ne voudrait que la chanson qu’il venait d’entendre. Lorsque la femme reprit sa clochette, elle aurait tenu promesse en enseignant à l’homme la chanson. Celle-ci aurait pour nom : pékane. La femme lui aurait autorisé d’en tirer profit lui et toute sa descendance.
S’il est toujours possible de contester cette origine ésotérique du pékane, il est cependant certain que c’était à la famille Dieye seulement qu’il revenait le droit de le chanter.
Le pékane est un ensemble de poèmes qui mettent en valeur le Thioubalâgou, manière d’être des pêcheurs et tout ce qui a trait au fleuve. Ils sont chantés et ne s’accompagnent d’aucun instrument de musique. C’est pourquoi le chanteur de pékane doit nécessairement avoir une belle voix.
L’observation des chants du genre montre qu’ils sont constitués :
-De récits : Ce sont de longues narrations aux allures héroïques qui mettent en scène les rapports conflictuels, souvent dramatiques entre d’une part les pêcheurs et d’autre par les bêtes fluviales comme le crocodile et l’hippopotame, les génies (djinns) et les mauvais esprits (cheytanes). Les textes peuvent s’ouvrir aussi à d’autres thèmes de la vie mais généralement ceux-ci ne servent que de prétexte pour montrer la prééminence des soulbalbé au fleuve. Dans le cadre de notre mémoire de DREA intitulé : Définition de l’épopée corporative, le cas de pékane, nous avons pu relever de ces récits un certain nombre de traits qui justifieraient leur appartenance au genre épique et ce malgré l’absence de l’accompagnement musical considéré par certains théoriciens comme une caractéristique définitoire de l’épopée. Dans les récits du pékane, les principaux antagonistes de l’homme que sont l’hippopotame et le crocodile peuvent changer d’appellations d’une histoire à une autre mais ils n’apparaissent jamais comme des animaux ordinaires. Leurs sciences occultes rivalisent même avec celles des hommes.
-De « tiefi » ou formules magiques : Elles représentent la principale arme chez les soubalbé. Ils l’utilisent aussi bien pour se prémunir et se défendre contre toute sorte de dangers que pour attaquer leurs ennemis. On ne peut parler de pékane sans apostrophes incantatoires. Elles sont en quelque sorte des ornements nécessaires qu’un spectateur initié ou le chanteur lui-même déclament par moments au cours des soirées de pékane. Les pêcheurs se livrent à une espèce de concurrence où le vainqueur sera celui qui aura récité le plus grand nombre de formules magiques. Ces incantations sont constituées en bonne partie d’éléments complètement inintelligibles ce qui tendrait accréditer l’origine ésotérique qu’on leur attribue.
-De « diaràle »ou poésie descriptive : Elle occupe une bonne partie du genre. Les descriptions sont d’une grande beauté et d’une haute précision. Elles peuvent toucher à tout : les thiambalôdji (l’ensemble des villages des pêcheurs), les différents phénomènes fluviaux, la faune et la flore aquatiques, les harpons et leurs mouvements, les cours d’eaux…
-Des « askôdji » ou généalogies : Il s’agit de l’évocation de la filiation d’un individu ou d’une famille qui, soit ont réussi par leur courage ou leur savoir à se distinguer entre les pêcheurs ; soit ont eu à faire un geste à l’endroit du chanteur. De manière générale un bon chanteur est doublé d’un généalogiste puisqu’il se complait lors des soirées qu’il organise, à répondre aux apostrophes incantatoires par l’établissement des arbres généalogiques de leurs auteurs. Mais ce qui est quand même plus fréquent c’est que le spectateur dresse lui-même sa filiation aussi bien du côté paternel que du côté maternel avant de réciter sa ou ses formules magiques.
Traditionnellement, le chanteur du pékane est sollicité à chaque fois que se produit un événement important donnant lieu à l’exaltation du thioubalâgou notamment à l’occasion du fîfîré , du lappéré ou des cérémonies d’intronisation ou encore lors des tournées que le chanteur effectue le long des villages des pêcheurs.
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- le fîfîré : Il constitue à coup sûr l’événement le plus important et le plus enthousiasmant que les pêcheurs connaissent. Il a lieu lorsque les pêcheurs d’un bon nombres de villages se réunissent et se mettent d’accord pour chasser les grands crocodiles mangeurs d’hommess d’une zone donnée parce qu’il en constituent un danger pour les animaux et les populations environnants. Ces retrouvailles sont l’occasion pour les uns de se faire un nom et pour les autres de se confirmer une réputation.
A côté du combat officiel entre les hommes et les crocodiles mangeurs-d’hommes, les pêcheurs se livrent secrètement à des joutes incantatoires. Chacun cherchant à mettre en déroute les stratagèmes de l’autre. Néanmoins à la fin de la chasse tout le monde viendra féliciter les pêcheurs les plus méritants, ceux qui auront fait preuve de plus d’adresse et de courage. Pour donner du courage au combattants, une soirée pékane est organisée la veille dans le village hôte.
-Le lappéré : A la différence du fifîre qui se fait au fleuve, le lappéré lui, s’effectue dans une mare et est généralement organisé par les pêcheurs d’un même village. Le lappéré n’atteint certes pas les dimensions du fîfîre au point de vue de la mobilisation qu’il engendre mais il n’en est pas moins dangereux. Dans les temps, il avait lieu chaque année après le retrait des eaux de crue. Les points d’eaux laissés par la décrue se trouvaient infestés de crocodiles. La chasse se faisait à pieds. Là encore une soirée de pékane est organisée à la veille de l’événement. Il faut noter que le lappéré se soldait souvent par de graves morsures ou même par de morts d’hommes.
- Piloungal cérémonie d’intronisation : On entendait les chants de pékane lors des cérémonies d’intronisation des grands maître pêcheurs. Ces célébrations faisaient objet de grandes fêtes réunissant beaucoup de personnes venues de plusieurs villages ; les festivités pouvaient durer plusieurs jours. On pouvait assister aussi à de belles courses de pirogues.
-Les lappi ou tournées. Pour qu’un chanteur de pékane obtienne sa consécration, il lui fallait nécessairement effectuer au moins une tournée sur le long du fleuve. A chaque localité visitée, il faisait l’objet de tous les honneurs, comme en témoignent les dix-huit bœufs égorgés en l’honneur de cuêlaye, le plus grand chanteur du pékane de tous les temps, lors de son passage à Kaedi (une ville au sud de la Mauritanie). Le chanteur pouvait rester pendant de longs jours dans le même village car chaque classe d’âge voudrait pouvoir s’enorgueillir de l’avoir invité.
Ce serait rester à côté de l’essentiel que de parler du pékane sans parler justement de Guêllaye et vice versa. Cet homme a incarné, à lui tout seul, le genre des pêcheurs si bien qu’aujourd’hui la quasi-totalité des chants du pékane est son œuvre exclusive. Les autres chanteurs ne font pour la plupart du temps que reprendre son œuvre. C’est grâce à Guêllaye et à l’enregistrement de son œuvre sur cassette que les chants de cette forme littéraire ont dépassé le cadre fermé des pêcheurs pour être connus et aimés de tous les hâlpoulâren, toutes catégories sociales confondues. Guèllaye est arrivé par son génie à élever au rang de récits épiques, des histoires tirées de la mémoire collective des pêcheurs. Guèllaye est aussi un poète, à part entière. Au Fonta-Tôro, il n’y a pas un village de pêcheur ou un cours d’eau qu’il n’a pas décrit, nommé et chanté. Il a été et il reste incontournable pour des chants que la tradition lui interdisait pourtant.
Guèllaye était de la famille Fall et non Dieye, de ce fait il n’avait pas le droit de chanter le pékane. Nous avons vu plus haut que c’étaient seulement les membres de la famille Dieye qui pouvaient être chanteurs de pékane. Ces derniers étaient considérés comme les griots des pêcheurs. C’est ce qui explique donc tous les problèmes que Guèllaye a eu avec les Dieye, au début de sa carrière.
Il serait difficile de parler du pékane avant Guèllaye non pas parce qu’il n’existait pas, loin de là, mais simplement parce que des informations concernant le genre seraient introuvables. Toujours est-il que quelques vieilles personnes peuvent encore citer quelques noms de grands chanteurs de pékane que l’histoire a retenu mais pas la moindre précision sur leurs oeuvres.
Guèllaye est décédé depuis 1971 mais l’ensemble de ses chants, nous dit-on, seraient enregistrés sur cassette. Cela a certes une grande incidence sur la propagation et le rayonnement de l’œuvre du chanteur poète mais cela n’explique pas tout le succès qui est le sien auprès du public poulârophone.
L’analyse que nous comptons faire sur le répertoire de cet auteur nous permettra, nous l’espérons, de mieux comprendre les « secrets » et l’originalité de son œuvre.
Actuellement, avec les mutations qu’a connu la société poulâr, le pékane change à la fois de nature et de signification. Cette forme littéraire se mercantilise. En effet, il est beaucoup plus facile de trouver un chanteur de pékane dans les cités que de le voir dans un village au bord du fleuve. En plus des soirées urbaines qu’animent les chanteurs de pékane, tous regroupements peuvent être une occasion de chanter et de se faire de l’argent. On n’a plus besoin d’être pêcheur pour mériter ces chants.
Au niveau thématique, les nouveaux chanteurs prennent assez de liberté. Certains y abordent des problèmes purement politiques comme par exemple les louanges des relations entre les gouvernements mauritanien et sénégalais. C’est sans doute ce qui fait répéter beaucoup de pêcheurs que « le pékane d’aujourd’hui n’est pas du pékane ».
Ce qui est connu du genre ne disparaîtra pas (grâce aux enregistrements) mais risque bien de ne pas connaître de développement.
Le pékane ne joue plus aucun rôle sauf peut-être celui de souvenir du passé pour ceux qui avaient eu à être témoins de ses heures de gloire. Et après la disparition de ces quelques individus on lui craint bien d’être classé définitivement dans les archives des civilisations passées. Devant ce problème, il appartiendrait aux chercheurs par leurs études du genre, d’en faire ressortir une matière nouvelle susceptible d’intéresser les jeunes générations afin de donner une seconde vie à ce trésor.
Les mutations du pékane, un genre littéraire du Fouta-Tôro.
Comme les autres régions d’Afrique noire le Fouta-Tôro, entité territoriale à cheval entre la Mauritanie et le Sénégal, constitue un espace où la littérature traditionnelle repose essentiellement sur l’oralité. La société poulâr de cette région est très stratifiée. La plupart des castes ou catégories sociales qui la composent vont développer des formes littéraire spécifiques. Ainsi à coté des genres tels que le conte, les proverbes ou les devinettes communs à l’ensemble de la communauté, on trouve des manifestations littéraires qui sont propres à chacune des castes qui les produisent. Les pêcheurs sont l’une de ces divisions sociales et le pékane leur expression littéraire.
Le pékane est aux pêcheurs ce que le fantang est aux pasteurs, le dilléré aux tisserands et le goumbala aux guerriers c'est-à-dire un moyen pour exprimer l’identité intrinsèque du groupe social concerné.
Le pékane est né des rapports que les pêcheurs entretiennent avec l’eau et leur métier. C’est un ensemble de chants ayant trait à tout ce qui touche à la corporation et mettant en avant la prééminence des pêcheurs au fleuve. Une opinion, très répandue chez les poulâr, lui attribue une origine ésotérique. Les chants du pékane ne s’accompagnent d’aucun instrument de musique. Le chanteur, pour séduire son auditoire, avant tout compter sur sa voix. Le genre a eu de nombreux interprêtes mais il connut ses lettres de noblesse avec Guêllaye Ali Fall. Guêllaye était un véritable poète à la voix extraordinaire et un excellent connaisseur du domaine du fleuve. Il est parvenu grâce à son talent, à propulsé le genre bien au-delà du cadre fermé des pêcheurs. Tène Youssouf Guèye, un écrivain mauritanien, a écrit à son sujet : « On jurerait que cet homme est sorti tout droit du fleuve, tant il en connaît la topographie et le relief internes : de Saint-Louis à Bakel, pas un pouce du lit du Sénégal qui ne soit pas décrit et chanté quand il a été le théâtre d’un drame ».
Le pékane est étroitement lié à la vie et à l’activité des pêcheurs. Pour ces derniers, le genre n’était guere considéré comme de simples chants mais comme tout un monde spirituel où l’on évoque la puissance des divinités fluviales telle Diom mâyo et autres bêtes fabuleuses.
Si l’Islam a su tant bien que mal venir à bout de ces croyances, le pékane n’a réellement commencer à perdre de sa vigueur et de sa vitalité qu’avec la dégradation des conditions climatiques au Fouta-Tôro entrainant ainsi la disparition de la faune et de la flore fluviales. Avec la disparition du plus grand chanteur de pékane de tous les temps, en l’occurrence Guêllaye, le genre des pêcheurs semble avoir achevé son développement et pris sa forme définitive.
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